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« La politique étrangère de la France n’est pas « néoconservatrice » »

Tribune Le Monde, 3 juillet 2017, par Bruno Tertrais, Benjamin Haddad, Joseph Bahout, Olivier Schmitt et Nicolas Tenzer

 

Depuis quelques années, le débat public de politique étrangère prétend opposer deux camps : d’un côté, le « gaullo-mitterrandisme » ; de l’autre, une école de pensée qui serait « atlantiste », « occidentaliste », ou encore « néoconservatrice ». Dans un récit porté par de nombreuses personnalités, la France aurait abandonné sa tradition diplomatique en 2007 : il serait urgent de revenir à une politique « d’équilibre » entre les puissances, que ce soit vis-à-vis de Washington et Moscou ou au Moyen-Orient, et de cesser un interventionnisme militaire dangereux. C’est à la fois une reconstruction de l’histoire et une vision dépassée de notre diplomatie.

Peut-on vraiment dire qu’il y a eu « rupture » en 2007 avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy ? Le général de Gaulle n’a jamais confondu l’indépendance et le non-alignement, comme on le vit notamment lors de la crise de Cuba. François Mitterrand avait soutenu le déploiement des Euromissiles, et, après la fin de la guerre froide, entamé un rapprochement avec l’OTAN. Tous deux savaient « choisir leur camp ». Jacques Chirac avait tenté une manœuvre de réintégration de la France dans le commandement militaire de l’Organisation. A l’inverse, les quinquennats de Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont pas manqué d’occasions d’agacement vis-à-vis de Washington et de tensions dans la relation bilatérale.

Avons-nous vraiment changé de politique au Moyen-Orient ? L’Arabie saoudite est un partenaire privilégié depuis la fin des années 1970, et nous n’avons jamais eu de bonnes relations avec la République islamique d’Iran. C’est sous Chirac que notre position « en pointe » sur le dossier nucléaire fut élaborée.

En France, le réalisme prévaut

Sommes-nous subitement devenus, en 2007, « interventionnistes » ? Comment alors qualifier la politique de François Mitterrand, qui engagea trente fois nos forces à l’étranger, de l’Afrique aux Balkans en passant par le Golfe ? Ou celle de Jacques Chirac, qui inaugura son mandat par un coup de force en Bosnie, fit la guerre au Kosovo sans mandat de l’ONU et nous engagea dans l’aventure afghane ?

Et comment peut-on prétendre que notre politique étrangère depuis dix ans aurait été « néoconservatrice » ? Cette mouvance américaine – qui n’a quasiment aucun relais en Europe – se caractérise par la promotion de la démocratie, y compris par les armes. Mais la Libye n’avait rien à voir avec l’Irak : dans le premier cas, il s’agissait de protéger une population menacée d’un bain de sang dans un pays ravagé par la guerre civile, et de disqualifier son dirigeant ; dans le second, il s’agissait d’une opération « à froid », dont le but était le renversement d’un régime.

Quant à l’intervention envisagée en Syrie en 2013, son but était de rétablir la dissuasion : en frappant des bases du régime, nous aurions signifié que le gazage des populations devait rester tabou, et mis un coup d’arrêt à la politique d’extermination du régime Assad, origine principale de la crise des réfugiés en Europe – et l’une des causes du renforcement de l’organisation Etat islamique (EI). Il ne s’agissait nullement d’une politique de changement de régime.

Cette diplomatie est réaliste, car elle vise d’abord à défendre des intérêts : défense de l’Europe, lutte contre le terrorisme. Comment peut-on suggérer une politique d’équilibre entre Washington et Moscou alors que la Russie viole tous les grands principes du droit international et tente de déstabiliser l’Europe – sans pour autant véritablement combattre EI, qui n’a jamais été sa priorité ? On nous serine qu’il faut « parler à Moscou ». Mais la France n’a jamais cessé de le faire. Nos diplomates les plus capés passent une bonne partie de leur temps à gérer le « format Normandie », initiative franco-allemande qui permet de maintenir un canal de négociation avec Moscou sur l’Ukraine.

Défense de nos intérêts

On s’étonne parfois de l’ampleur de notre coopération avec l’Arabie saoudite, qui porte, c’est vrai, une responsabilité historique dans la diffusion de l’islam radical dans le monde. Mais nous avons un ennemi commun : l’Etat islamique. C’est donc justement une politique réaliste. Et pourquoi avons-nous de mauvaises relations avec l’Iran révolutionnaire ? Parce qu’après avoir attaqué nos intérêts dans les années 1980 et 1990, celui-ci a violé le traité de non-prolifération nucléaire dans les années 2000, et contribué à la radicalisation en Irak et en Syrie dans les années 2010…

Défense de nos intérêts encore lorsque l’on approfondit notre relation avec l’OTAN : il s’agit, sans rien perdre de notre autonomie, de peser davantage sur les décisions de cette organisation. Que l’on souhaite n’aborder la force qu’avec prudence est louable. L’outil militaire a des limites qu’il faut garder à l’esprit et ne saurait être le seul instrument de résolution d’une crise. Mais la non-intervention peut avoir des résultats ravageurs, comme on le voit en Syrie, où nous avons aujourd’hui à la fois l’Etat failli et le terrorisme.

Rien d’étonnant : Assad et EI se nourrissent l’un de l’autre. Il ne faut pas inverser les responsabilités : notre politique de soutien à des régimes autoritaires et corrompus a contribué à la montée de l’islamisme et in fine à l’accroissement du terrorisme ; et c’est la violence de la répression du régime d’Assad, discrédité aux yeux de la majorité de sa population, qui en a fait un « Etat failli ».

La première séquence diplomatique d’Emmanuel Macron a été unanimement saluée. Poignée de main virile avec Trump, réception franche de Poutine à Versailles… Il s’inscrit, et l’on ne peut que s’en féliciter, dans le réalisme dont il se réclamait durant la campagne – bien plus que dans un gaullo-mitterrandisme imaginaire.

Admirateurs de Raymond Aron, nous savons que le vrai réalisme n’a rien à voir avec le cynisme et l’acceptation du fait accompli, qu’il prend en compte les passions internationales, et qu’il est en phase avec la « morale de l’action » que le président français souhaite incarner.

Mais donner des gages rhétoriques à Moscou et à Damas, comme M. Macron l’a fait récemment dans un entretien, est un pari risqué. Car faire preuve d’une attitude conciliante envers de tels régimes, c’est courir le risque d’une perte de crédit politique sans pour autant obtenir quelque contrepartie que ce soit de la part des intéressés. L’un des fondements du réalisme est le rapport de force. M. Macron y excelle. Puisse-t-il s’y tenir.

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